« Papa, ce serait super de faire une course ici »

« Si vous pensez que l’aventure est dangereuse, essayez la routine… Elle est mortelle. » Cette phrase de l’écrivain brésilien Paolo Coehlo est devenue la devise de Frédéric Lemeunier, ce Dunkerquois qui fut une figure incontournable des courses sur sable dans les années 1980* et qui lança la carrière d’Arnaud Demeester. Entrepreneur audacieux, toujours en quête de challenges, il a tenté et réussi le pari d’organiser une course sur la plage de Berck en 2004. Une épreuve que ce grand passionné de moto porte à jamais dans son cœur.

Photo de couverture et Propos recueillis par Eric Poiret

*4e de l’Enduro du Touquet en 1987, 5e et premier Français en 1988, vainqueur de la Ronde Europe de Dunkerque en 1989

Frédéric Lemeunier et Joshua Coppins en 2006

Ceci est un titre

Timotei Potisek lors de la première édition en 2004

Frédéric Lemeunier en 2005 devant la grille de départ

Georges Jobé en 2004


5 QUESTIONS POUR FINIR

Quel est votre meilleur souvenir en tant qu’organisateur du Beach cross ?
Sans hésiter, la première venue de Stefan Everts en 2008.

Et votre plus mauvais ?
C’était en 2008 également. On a connu une tempête et la pluie ! À un moment, je suis parti protéger la grille de départ, menacée par la marée montante. Je me suis retrouvé avec les bottes remplies d’eau !

Y-a-t-il une édition qui vous a particulièrement marquée ?
Toujours 2008, mais pour une tout autre raison ! Ma femme était enceinte et j’ai été appelé car elle devait partir à la maternité. Je suis allé voir Jean-Paul Waquet (le directeur de course) pour lui dire que je devais partir en urgence. Je suis arrivé plein de sable à la maternité ! Et finalement, elle a accouché 8 ou 10 jours après…

Quel est le pilote qui vous a le plus impressionné à Berck ?
Ils sont deux. Tout d’abord Timoteï Potisek. Il était très impressionnant par sa débauche d’énergie, son envie. Sincèrement, je n’étais pas toujours rassuré sur les sauts à cause de son engagement. Chez lui, sur la piste, un fil était coupé, il n’avait pas de limites. Le second, c’est Steve Ramon, mais pour les raisons inverses cette fois. Lui aussi allait vite, mais c’était plutôt une débauche de maîtrise et de technique.

Pour finir, avez-vous une belle anecdote à nous raconter ?
Oui, une anecdote dont je suis fier. À l’issue de la première édition, on a fait une petite réunion en mairie avec les élus et les représentants des commerçants berckois. Ils nous ont demandé si on ne pouvait pas faire deux Beach cross, un pour les motos et un autre pour les quads ! Pourquoi ? Parce qu’ils avaient été débordés ! Le boulanger avait produit trois fois plus de baguettes qu’un week-end normal. Les restaurateurs nous ont dit : « On a mal aux pieds ! On a dû faire cinq services ! On n’arrivait pas à suivre ! » Ça montrait bien que pour sa première, le Beach cross avait attiré un très grand nombre de spectateurs et avait été une belle réussite.

Photos David Morin

RAMON, EVERTS, COPPINS... Et PRESQUE CAIROLI !

 

Fred, pouvez-vous nous raconter la genèse du Beach-cross ?

Au début des années 2000, je roulais encore, mais juste pour le plaisir. À cette période, j’avais déjà envie d’organiser quelque chose. Je souhaitais à mon tour rendre service aux pilotes, comme les organisateurs de courses m’avaient rendu service auparavant. J’étais le chef d’une entreprise qui tournait bien, j’avais des moyens financiers et un peu de temps.

Le déclic est venu durant l’été 2003. Alors que j’étais sur la plage de Berck avec mon fils, il m’a dit : « Papa, ce serait super de faire une course ici. » Je lui en ai fait la promesse. Il était atteint de la mucoviscidose et nous a quittés au mois de novembre suivant. J’avais donc un défi à relever et cela m’a boosté. C’est vrai que cette plage s’y prêtait parfaitement, avec son sable fin charrié par la Baie de l’Authie. J’ai foncé.

Comment s’est articulée l’organisation de cette nouvelle épreuve ? Aviez-vous déjà eu une expérience en la matière ?

J’avais déjà goûté un peu à des organisations, notamment en donnant un coup de main à la famille Potisek au motocross de Cassel. À la fin des années 1990, j’avais aussi inventé un « Motathlon » pour mes amis, une épreuve qui comportait plusieurs disciplines, comme du motocross, de la course à pied, du vélo ou du canoë. On s’était bien marrés !

Après quelques mois à préparer le dossier pour le Beach cross, j’ai présenté le projet à Jean-Claude Callewaert, l’adjoint au maire de Berck, qui était un passionné de moto, mais qui n’était pas un connaisseur en matière de courses. De son côté, Monsieur Cousein, le maire, était un peu méfiant au départ, mais il a fini par se laisser convaincre. Tout comme Marc Jeansou, le président de la ligue, qui me disait pourtant qu’une telle manifestation allait être compliquée à mettre en place. Il fallait aussi un club affilié à la Fédération française de moto (FFM) pour organiser l’épreuve. Le président du Moto club de Berck, présidé alors par Franck Bizet, n’était pas trop chaud, préférant se consacrer à son circuit situé à la sortie de la ville. Je me suis alors rapproché du Touquet Auto Moto, dont j’ai pris la présidence. On a fait une réunion à la maison et Jean-Marc Brodbeck est devenu mon adjoint. C’est d’ailleurs lui qui m’a succédé à la tête de l’épreuve lorsque j’ai passé la main en 2010.

La mairie nous avait bien aidés à l’époque, en s’occupant notamment de tout le système de sonorisation et de communication. On nous avait aussi prêté deux bulls pour faire la piste, dont l’un avait été acheté spécialement pour l’occasion ! Créer le Beach cross à partir d’une page blanche était une tâche difficile, mais on a réussi ! En plus, il a fait un super beau temps lors de la première édition. C’était top.

À cette époque, l’Enduro du Touquet était attaqué de toute part sur le plan environnemental. L’organisation du Beach cross a-t-elle dû faire face à des contraintes en la matière ?

Nous n’avons eu aucun réel souci. Il a fallu faire une demande à la DDTM (Direction Départementale des Territoires et de la Mer), qui a accepté, et la mairie a pris en charge la facture. Il y avait deux ou trois élus écologistes dans l’équipe municipale de monsieur Cousein, mais ça s’est très bien passé. Pareil avec son successeur, Jean-Marie Krajewski. On nous avait demandé des mesures à mettre en place, comme installer des toilettes, ramasser les poubelles et que les pilotes aient des tapis environnementaux. Quatre ou cinq ans plus tard, on a dû réaliser une enquête environnementale, qui nous a coûté un peu d’argent. Mais il le fallait. On se devait et on se doit encore, de préserver au maximum l’environnement. À ce sujet, j’avais d’ailleurs émis l’idée qu’un oyat soit planté par chaque pilote inscrit, mais elle n’a finalement pas été retenue.

Quels ont été les critères pour le choix du format de l’épreuve, calqué sur les Grand Prix de motocross ? Se démarquer du Touquet ?

Non, rien à voir avec Le Touquet particulièrement. Cela reposait principalement sur l’idée que les spectateurs puissent voir la course en permanence depuis la digue, contrairement aux endurances, dont les parcours sont souvent très grands. Quand je roulais, il y avait une course que j’adorais à Fort-Mahon, qui se disputait devant la digue. Elle était organisée par les frères Deleforterie. Son format était un peu hybride, avec des manches. Ce modèle me plaisait beaucoup à l’époque et c’est ce que j’ai souhaité reproduire au Beach cross.

De plus, le format motocross est très spectaculaire avec les sauts, mais aussi les multiples départs dans la journée qui ravissent le public. Je voulais qu’ils s’effectuent à la grille, comme dans les Grands Prix, car les départs au drapeau ou à l’élastique sont parfois sujets aux faux-départs ou aux départs volés. Ensuite, une chose dont je suis fier, c’est d’avoir instauré les échauffements collectifs avant les départs. Je trouvais que cette partie était négligée et qu’il y avait trop de blessures lors des courses.

Très vite, le Beach-cross a étoffé son plateau avec des pilotes de Grand Prix. Pourquoi ce choix et comment avez-vous procédé pour réussir à attirer les meilleurs mondiaux à Berck ?

La première année, c’était un essai. Bien sûr, il y avait Arnaud (Demeester) et Tim (Potisek), qui étaient les têtes d’affiche nordistes du sable et dont j’avais besoin pour lancer la course, mais j’avais déjà l’envie de faire de venir des pilotes internationaux. Alors je suis parti faire du recrutement sur les Grand Prix, en Belgique et en Hollande notamment, où il y a des pistes en sable.

Le premier que j’ai convaincu est Steve Ramon. Je suis allé le voir dans le paddock lors d’un Grand Prix. Il faisait du vélo devant son camping-car et je lui ai brièvement expliqué le concept du Beach cross. Il m’a invité à aller à l’intérieur du camping-car et à en parler à sa petite amie. Finalement, sa venue m’a coûté une prime d’engagement et une chambre d’hôtel. Mais elle m’a aussi permis de faire venir des gars comme De Reuver ou De Dycker qui me disaient : « Steve vient ? Alors je viens aussi ! ».

J’ai même failli faire venir Antonio Cairoli ! Je suis allé voir son agent avec le plan du circuit. Il m’a dit « Ok, mais l’année prochaine ». Je ne l’ai pas lâché ! Mais au final, il n’est jamais venu… Soit il ne pouvait pas, soit il était blessé. Dommage, mais nous avons quand-même accueilli le grand Stefan Everts. C’était un pilote exigeant : il voulait le plan de la piste, son numéro 72, une place pour son bus de supporters, ainsi que des chambres pour lui et sa famille. Mais ça valait le coup ! Nous avons signé son premier contrat dans les paddocks à Lommel. Il nous a annoncé qu’il viendrait sans réel objectif. On a su ensuite qu’il s’était entraîné tous les jours !

En 2012, le Beach-cross a intégré le Championnat de France des Sables (CFS). Était-ce une nécessité pour faire perdurer et/ou grandir l’épreuve ?

Franchement, au départ, je n’étais pas trop emballé pour que le Beach cross intègre le CFS. Ça ne m’apparaissait pas comme une nécessité, car l’épreuve avait déjà du succès. En revanche, je n’étais pas du tout en froid avec la FFM. Finalement, comme la mairie était emballée à l’idée d’intégrer un championnat de France, ça s’est fait. J’avais déjà quitté la tête du Beach cross et Jean-Marc Brodbeck, qui m’a succédé, avait mis fin aux primes d’engagement et donc à la venue des pilotes de Grand Prix. En leur absence, l’intégration au championnat a quand-même permis à l’épreuve de continuer à avoir de la visibilité.